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Aux sources de l'antisémitisme chrétien

Une amie réagit douloureusement sur l'évangile de Luc 21, 20-24 : Jésus annonce la destruction de Jérusalem. Elle est très sensible à la foi juive, aux origines de notre foi chrétienne, et croit viscéralement en un Dieu Amour, Père de tous, infiniment compatissant. Les imprécations de Jésus passent mal. « Quand vous verrez des armées ennemies encercler Jérusalem, sachez que sa destruction est imminente. Alors, que les habitants de la Judée s’enfuient dans les montagnes. Que ceux qui se trouveront dans Jérusalem s’empressent d’en sortir. Que ceux qui seront dans les champs ne rentrent pas en ville ! Ces jours-là, en effet, seront des jours de châtiment où tout ce que disent les Ecritures s’accomplira. Malheur, en ces jours-là, aux femmes enceintes et à celles qui allaitent ! Car ce pays connaîtra une terrible épreuve et la colère de Dieu s’abattra sur ce peuple. Ses habitants seront passés au fil de l’épée ou déportés dans tous les pays étrangers, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les peuples étrangers jusqu’à ce que leur temps soit révolu. » (Luc 21, 20-24) Je reprends ici l'essentiel de ma réponse à sa réaction.

Première remarque : tu distingues Dieu, dont tu ne mets pas en doute la tendresse infinie, et Jésus, le prédicateur galiléen, qui, pour toi, et je suis enclin à penser de même, n'est pas Dieu, mais l'ultime prophète qui annonce ici des horreurs en son nom et prédit sa ''colère''. De plus, avec ta très grande sensibilité, ta profonde sympathie pour le peuple juif et pour l'humanité en général, ce passage d'évangile, une ''bonne nouvelle'' en principe et par définition, te heurte au plus haut point.

Deuxième remarque : bien conscient qu'aucun secrétaire ne prenait note des paroles de Jésus lors de ses pérégrinations en Galilée et en Judée, et que l'évangile de Luc fut rédigé dans les années 80, soit une cinquantaine d'années après sa mort, je suis intimement persuadé que bien des paroles et discours de Jésus sont en fait des constructions littéraires, inspirées de l'esprit et de certaines paroles du Maître, digérées plus ou moins bien par ses disciples durant cinq décennies et répondant à des situations ou à des événements historiques vécus dans les premières communautés chrétiennes de l'époque. Cela me paraît évident concernant ce passage. En effet, Jérusalem a été écrasée par les troupes romaines en 70, et cette ''prophétie'' de Jésus a été rédigée une dizaine d'années après les faits. Il ne faut donc pas y voir une vision prophétique de Jésus, mais l'interprétation d'un événement historique passé, par l'entourage de Luc, à la lumière de la foi de cette petite communauté ; et cette interprétation entre en contradiction avec la très grande majorité des affirmations de Jésus qui laissent à penser que nul n'est rejeté par Dieu

Troisième remarque : oui, ce texte et quelques autres du même tonneau, notamment dans les lettres de Paul, ont certainement fait naître et alimenté l'antijudaïsme chrétien et l'antisémitisme qui en a découlé.. Quand mon oncle a été nommé évêque, il m'a passé pas mal de livres de sa bibliothèque, un entre autres dont le titre m'avait frappé : ''L'antisémitisme chrétien''. C'était durant l'été 1951, je venais d'avoir 15 ans, et je n'avais pas encore la maturité nécessaire pour en entreprendre la lecture. Cependant, six ans après la fin de la guerre et la révélation de l'horreur des camps de concentration nazis, le titre m'avait heurté et interrogé. Malheureusement je ne sais pas ce qu'il est devenu et je ne me rappelle pas non plus le nom de l'auteur. Est-ce qu'il justifiait l'antisémitisme, ou bien, à la lumière de l'histoire récente, constituait-il une sorte de mea culpa ?

Il est évident que, dès ses débuts, l'Eglise, c'est-à-dire les communautés de fidèles et leurs responsables, ont commis de graves erreurs de jugement qui ont pu couvrir des crimes contre l'humanité, des pogroms juifs jusqu'au voile pudique jeté récemment sur les ''ministres'' violeurs et pédophiles, en passant par les horreurs de l'Inquisition. Aussi je comprends que tu aies une boule au ventre et des bouffées d'angoisse en lisant ce passage de Luc.

Sa rédaction est sans doute inspirée de textes d'Ecriture sur ''le jour du jugement'' et ''la colère de Dieu'' (rappelle-toi aussi ''la porte étroite'' et l'angoisse de Marie-Paule). Il est aussi question de ''châtiment'' et la description est vague à souhait, s'appliquant principalement aux femmes (comme par hasard!) ''Malheur aux femmes enceintes et à celles qui allaiteront !'' Quant aux hommes ils seront tués par l'épée ou emmenés en captivité dans des nations étrangères cependant que Jérusalem sera piétinée... Tout cela évoque irrésistiblement des événements vieux de cinq ou six siècles avec la prise de Jérusalem et la captivité à Babylone, préfigurant ces événements de l'année 70.

Voilà ma réflexion à ce jour sur ce passage de Luc. Cela n'enlève sans doute rien à ton malaise et à ton angoisse, mais cela fait partie de notre histoire chrétienne, de son enracinement dans l'histoire juive, et de son interpénétration dans l'histoire sociale et politique mondiale. Il nous faut savoir lucidement la regarder en face...

 

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